« Moi Tarzan, toi Jeanne » : le nom comme identité et preuve d’existence. fév 2026

« Moi Tarzan, toi Jeanne » : le nom comme identité et preuve d’existence
Le nom est la première chose qui nous définit. C’est aussi la première règle que je martèle à mes équipes : toujours, toujours, toujours vérifier et revérifier l’écriture des noms et prénoms. Un nom écorché, ce n’est pas une faute de frappe : c’est une atteinte directe à l’identité de la personne.
Le retour dans l’actualité japonaise du fûfu bessei (夫婦別姓) — la revendication du droit pour les époux de choisir un nom légal commun ou séparé — m’a poussée à reconsidérer ce que je croyais savoir et à revenir à une question simple : qu’est-ce que le nom de famille ?
Le nom de famille est une référence « administrative » qui permet de s’identifier, mais il dit aussi l’appartenance — à une lignée, à une maison, à un foyer — et s’est construit comme un outil de continuité et de filiation. Mais de nos jours, l’identité se vit aussi comme une continuité personnelle : un parcours, une réputation, un capital professionnel, une histoire que l’on porte et que l’on veut pouvoir relire sans rupture. Le nom devient alors une identité, un fil narratif, un fil biographique. Un autre marqueur cependant monte en puissance : le prénom. Là où le nom ancre l’appartenance, le prénom affirme la personne. Dans la vie sociale, médiatique et professionnelle, il sert de plus en plus de “signature” immédiate : on interpelle, on identifie, on construit une présence — parfois même une marque — par le prénom. Cette montée en visibilité reflète notre époque : le besoin d’être reconnu comme individu, au-delà des cadres familiaux et administratifs.
La question de “changer” ou “ne pas changer” de nom lors du mariage met en vis-à-vis deux besoins légitimes de notre époque. D’un côté la stabilité administrative, de l’autre la cohérence intime et sociale. Ces conflits révèlent un déplacement de la conscience humaine, qui accepte de moins en moins que l’unité familiale se construise au prix d’une dilution de l’individu et qui revendique le droit au choix.
Dans un monde mobile et numérisé, où l’identité est validée par des systèmes qui tolèrent mal l’ambiguïté, la moindre dissonance entre nom légal et nom d’usage devient un problème aux ramifications parfois ubuesques et invariablement douloureux.
Certaines “coutumes” sont en réalité des mécanismes administratifs issus de l’histoire, et les malentendus naissent souvent de la méconnaissance. Quand on vit à l’étranger, la découverte de la culture de l’autre permet de redécouvrir aussi la sienne. Je partage ici le résultat de ces recherches, en toute humilité.
La différence entre la France et le Japon n’est pas seulement une question de modernité ou de conservatisme : elle tient à la structure même de ce que l’État enregistre. En France, le nom légal reste à vie celui de naissance et le nom d’usage permet de porter le même nom que son conjoint. Tandis qu’au Japon, le nom légal est identique pour les conjoints et peut être choisi entre le nom de l’épouse ou de l’époux (en pratique, l’attente sociale oriente souvent le choix vers le nom du mari). Le nom d’usage permet de porter un nom différent pour les conjoints.
Plutôt que de demander : « Quel nom doit porter le foyer, et l’individu ? », ne faudrait-il pas se demander comment une société rend l’identité à la fois prouvable (stable) et vivable (cohérente), dans le respect du choix de chacun ?
Il est intéressant de reconnaître l’importance du cadre relationnel et la place sociale de l’adoption au Japon : afin de pérenniser la continuité du nom, une famille peut faire entrer une personne (homme ou femme) dans le registre familial, par adoption ou par mariage. C’est une conception de la famille comme unité d’appartenance. “Entrer dans la famille”, “entrer dans un nom” est une affiliation qui crée des liens socialement structurants. Conception qui est perceptible dans toutes les strates de la société japonaise, de la sphère privée à la sphère publique : en japonais, le nom précède le prénom, et la fonction précède la personne.
Et vous, que dites-vous pour vous présenter ?
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France et Japon : deux logiques d’état civil
En France, la tenue de l’état civil est passée de l’Église aux communes en 1792 : c’est un système territorial et événementiel. L’acte de naissance est noté dans le registre d’état civil du lieu de naissance et est actualisé par la mention des actes ultérieurs, tout en restant conservé à la mairie de naissance.
Au Japon, l’état civil s’organise autour du Koseki, un registre familial de référence, qui peut être transféré ou scindé. Héritier de logiques anciennes de recensement des foyers, modernisé à l’ère Meiji puis encadré par la loi de 1947, il relate l’historique des événements reliant les personnes du foyer.
France
L’état civil est le service public communal chargé de dresser les actes (naissance, reconnaissance, mariage, décès…) sur le territoire français pour toute personne (y compris étrangère) : chaque acte d’état civil correspond à un événement (naissance, mariage, décès…). L’acte dressé par l’officier d’état civil de la commune compétente fait foi de l’événement.
L’état civil est donc centré sur la personne : chacun(e) a un acte de naissance qui est mis à jour par mentions marginales sur la base de transmissions entre services d’état civil. Le nom de famille “source” est celui qui figure sur l’acte de naissance. C’est l’ancrage de l’état civil qui ne change jamais (sauf décision/jugement spécifique). L’acte de naissance est conservé à la mairie de naissance, et c’est sa copie intégrale qui fait preuve et fournit le nom légal au moment des grands évènements d’état civil (mariage, divorce, etc.).
Le livret de famille est un document officiel remis lors d’un événement d’état civil “déclencheur” (au mariage ou à la naissance du 1er enfant). Il représente des extraits d’actes d’état civil des membres de la famille et doit être présenté à un officier d’état civil pour être mis à jour. Le fait d’obtenir son propre livret ne “retire” pas l’inscription du livret des parents et il est possible de demander un second livret.
Japon
L’état civil est organisé autour du Koseki, le registre familial de référence rattaché aux nationaux. Il est centré sur l’unité familiale et retrace l’historique des évènements (filiation, mariage, adoption) de ses membres. C’est un système d’enregistrement de la parenté “de la naissance à la mort” qui est administré par les municipalités.
Un Koseki = un foyer = un nom de famille unique. Le nom de famille “source” est celui inscrit au Koseki dans lequel la naissance est enregistrée. C’est le Koseki qui fournit le nom légal au moment des grands événements d’état civil (mariage, divorce, etc.).
Entrer et sortir d’un Koseki = Après mariage ou adoption, l’inscription de la personne est mentionnée comme « sortie/transférée ” de l’ancien Koseki (sans effacement) et comme « ajoutée » au nouveau avec les informations d’état civil et l’historique de l’événement correspondant. On parle alors de l’« ancien nom » ou “nom du Koseki du passé » (proche du « nom de jeune fille »). En cas de divorce, le conjoint « entrant » doit « re-sortir » du Koseki et, soit retourner à son Koseki familial originel, soit demander à créer son propre Koseki.
Aucune mention n’est effacée afin de garder l’historique, la personne est mentionnée comme « sortie/transférée ». Un majeur peut aussi quitter le Koseki familial pour créer un Koseki individuel.
Ce vocabulaire de “sortie” et “entrée” dit bien l’esprit du système : ce n’est pas seulement un nom qui change, c’est une inscription qui se déplace.
Deux notions servent de coordonnées au Koseki :
– L’adresse administrative du Koseki (Honseki) est indépendante de l’adresse de résidence, c’est le nom de la mairie qui maintient le registre familial. Le Koseki peut être transféré à une autre mairie que celle de sa création.
– La première personne inscrite (Hittōsha) sur le Koseki sert d’identifiant du registre. Ce n’est pas un “chef de famille” au sens d’un pouvoir légal : c’est un repère administratif de classement. Ce n’est pas un rôle qui se transmet automatiquement, même si cette personne décède, elle demeure Hittōsha.
Mariage international = Le Koseki est un registre familial de référence lié aux nationaux japonais : lors d’un mariage international, il est mis à jour mais le conjoint non japonais(e) n’y figure pas comme une personne :
la mention du mariage est enregistrée dans la partie commentaires ou mentions marginales (selon les époques les formats changent).
Les époux ont donc des noms légaux différents.
Identités d’usages
Au Japon, il est possible d’avoir un nom d’usage, sans pour autant en faire un second nom légal. Il peut être ajouté entre parenthèses sur certains documents administratifs afin de réduire les frictions du quotidien : continuité professionnelle après un changement de nom, cohérence avec des documents étrangers, usage social d’un nom différent, etc.
En France, le nom d’usage est reconnu mais ne remplace pas le nom de famille légal. Le nom d’usage doit être obligatoirement précédé d’un préfixe pour l’identifier : “ép.”, “veuf”/“veuve”, “usage”. Effet pervers de ce préfixe, il est considéré par l’administration japonaise comme faisant partie intégrante du nom légal et recopié à tort comme une partie du nom pour établir les cartes de résident et autres documents d’identité japonais. C’est une bataille de toujours pour les femmes dont le patronyme se voit ainsi dénaturé par la présence d’un « EP » et un sujet d’énervement récurrent devant l’expérience que font certaines du rejet, souvent vécu comme abrupt, de l’administration japonaise.
Nom de l’acte de naissance
En France, pour le premier enfant commun, les parents peuvent faire une déclaration conjointe et choisir au moment de la déclaration de naissance : le nom du père, ou le nom de la mère, ou les deux noms accolés, dans l’ordre choisi, dans la limite d’un nom par parent.
Sans déclaration conjointe,
Parents mariés : l’enfant prend le nom du père.
Parents non mariés : l’enfant porte le nom du parent qui l’a reconnu en premier ; si les deux reconnaissent en même temps, c’est le nom du père.
Ce choix (ou l’absence de choix) vaut ensuite pour tous les enfants suivants du même couple.
Au Japon, tous les enfants d’un même couple marié portent le même nom de famille, le nom du foyer.
Enfants de parents non mariés : ils portent le nom de la mère.
En cas de divorce : si le parent gardien est celui « sortant » du Koseki familial (et donc change de nom), le Koseki (et donc le nom) de l’enfant ne suit pas automatiquement ; pour aligner le nom de l’enfant sur celui du parent gardien, il faut changer le Koseki de l’enfant avec l’autorisation du tribunal de la famille.
Mariage international (Japonais + étranger) : les époux ont des noms légaux différents. L’enfant inscrit sur le Koseki du parent japonais porte le nom du parent japonais au Japon, il peut porter un autre nom si déclaré tel dans les registres d’état-civil du pays du 2e parent.
(février 2026)
